Pourquoi l’économie circulaire ne doit pas remplacer la sobriété ?

The Conversation

Crédit photo : Dans le 17ème arrondissement à Paris, le nouveau centre de tri des déchets a une capacité de 45 000 tonnes et recyclera les déchets de 900 000 habitants. Lucas Barioulet / AFP

Article du 30 juin 2019, tiré de The Conversation France

Le projet de loi sur l’économie circulaire, dévoilé le 3 juin dernier devant le Conseil national de la transition écologique (CNTE), est présenté comme la grande loi écologique du quinquennat d’Emmanuel Macron. Au même titre que la loi Grenelle 1 sous Nicolas Sarkozy ou la loi de Transition énergétique sous François Hollande.

Ce projet, dont la deuxième mouture apparaît plus ambitieuse que la première version ayant fuité au début de l’année, préconise entre autres : la création de nouvelles filières de Responsabilité élargie des producteurs (notamment les matériaux de construction et les cigarettes) chargées d’impliquer les acteurs économiques dans la fin de vie des produits mis sur le marché ; des incitations à l’incorporation de matières recyclées dans les produits avec la mise en place d’un bonus-malus ; et un retour à l’usage de la consigne afin d’améliorer la collecte des déchets recyclables.

Cette démarche apparaît comme une promesse de concilier efficacité environnementale et création de valeur économique. Toutefois un certain nombre de limites environnementales du recyclage sont à prendre en compte et se doivent d’être prises en compte.

Relâcher la pression sur les ressources et les sols

Le recyclage et la valorisation de certains co-produits ont deux impacts environnementaux majeurs.

Ils permettent d’une part d’exercer une moindre pression sur les ressources naturelles. Leur surexploitation engendre de lourds dommages environnementaux, et peut menacer l’approvisionnement. Une réutilisation des déchets de production ou de consommation permet un certain relâchement de ces contraintes.

La gestion des stocks de déchets représente elle aussi un enjeu environnemental majeur. Risques de contamination des sols et des nappes phréatiques, d’émanations toxiques ou encore d’incendies, elle avait par exemple alimenté les débats sur le centre de stockage StocaMine. Des taux de recyclage plus importants permettraient aussi d’amoindrir le volume et donc le poids environnemental de ces stocks.

Cette double « externalité positive » de l’économie circulaire en fait donc un modèle pour l’économie de demain. Elle encourage la société à créer de la valeur tout en réduisant l’empreinte écologique de son activité.

 

Réutilisation des déchets et effet rebond

L’économie circulaire présente toutefois certaines limites, voire des effets pervers. Un effet rebond, c’est-à-dire une augmentation potentielle de la consommation en lien avec une meilleure utilisation des déchets, est tout d’abord à craindre. Les économistes mettent en garde contre ce phénomène dans le cas où l’amélioration des performances environnementales d’un bien entraîne une augmentation de son utilisation. En économie comportementale, certaines études montrent que l’individu, dès lors qu’il sait que le recyclage de son bien est possible, va d’autant plus consommer. Encourager à recycler peut, paradoxalement, générer des comportements moins respectueux de l’environnement du fait d’une surconsommation des biens en question.

Il est également crucial de prendre en compte les limites physiques de l’application du recyclage. Même pour des taux de recyclage très élevés, il existera une fraction de matière qui sera perdue après utilisation. C’est justement le cas des matières dont l’usage est dit « dispersif », c’est-à-dire très difficile techniquement et coûteux à récupérer. C’est par exemple le cas de l’électronique, domaine friand de matériaux rares utilisés en très faibles quantités. Dans ce cas précis, l’opportunité de recycler permet tout au plus de retarder l’échéance d’un épuisement des ressources et d’une saturation des capacités de stockage des déchets, mais en aucun cas d’atteindre cette circularité parfaite si souvent fantasmée dans le cadre d’une économie soutenable.

Ce constat est d’autant plus déterminant lorsque la consommation est croissante : la circularité, même parfaite, n’a alors que peu d’effets sur le long terme, et ne fait que retarder de quelques années les pressions sur les ressources.

Au final, améliorer l’efficacité des usages des déchets par une augmentation des taux de recyclage et une valorisation de ceux-ci peut induire des effets négatifs qui limiteraient voire annuleraient l’impact bénéfique de l’économie circulaire sur les ressources naturelles et les stocks de déchets.

Le recyclage, un processus énergivore

Au-delà de l’effet rebond, il est important de prendre en compte le fait que le recyclage, potentiellement souhaitable sous l’angle des ressources et des stocks de déchets, n’est pas neutre d’impacts. Il ne constitue donc pas le remède miracle aux menaces qui pèsent sur nos environnements.

En matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES), les filières de recyclage sont certes parfois plus efficaces que les filières issues de ressources vierges, mais elles ne sont pas pour autant synonymes de neutralité carbone, comme le montre le tableau ci-dessous.

Atteindre des taux élevés de récupération de matières premières implique des opérations de séparation de matériaux qui peuvent nécessiter des processus industriels complexes, coûteux et énergivores (hydrométallurgie, pyrométallurgie…) même s’ils le sont moins que l’alternative classique de l’extraction. C’est par exemple le cas du Lithium, critique pour le développement de la mobilité électrique. On voit ci-dessous le différentiel d’émission de GES entre l’extraction de lithium vierge et différents processus de recyclages de cette matière.

Consommation d’eau et produits chimiques

Au-delà des émissions de gaz à effet de serre, d’autres impacts nocifs sont à considérer : l’utilisation massive d’eau ou d’éléments chimiques lors du traitement de certains déchets. Ou encore la présence de produits considérés comme toxiques, difficilement maîtrisable lorsque le stock de matière première est celui de déchets, comme pour le cas des retardateurs de flammes bromés dans les plastiques.

Dans ce cas particulier du traitement des déchets incorporant des substances dangereuses ou préoccupantes, les arbitrages ne peuvent pas se faire uniquement sur les critères de préservation des ressources ou de stocks de déchets. Ils doivent également prendre en compte des éléments de risque sanitaire.

Schématiquement, le traitement de ce type de déchet peut s’effectuer selon trois procédés, dont chacun a des impacts différenciés : le recyclage présente un intérêt pour la préservation des ressources vierges, mais pose de possibles problèmes sanitaires et d’émissions de gaz à effet de serre ; le stockage est intéressant dans une optique de moindres émissions de GES, mais génère potentiellement des risques sanitaires importants ; l’incinération permet de traiter efficacement les composantes dangereuses mais génère de fortes émissions de GES.

Jusqu’à présent, l’objectif de la filière par l’incinération a consisté à convertir des risques sanitaires localisés et de court terme, en risque climatique global de plus long terme. L’accent mis sur l’économie circulaire et le recours accru au recyclage feront sans doute basculer certains arbitrages, au risque d’augmenter certaines menaces sanitaires. Il est ainsi nécessaire ici de prioriser l’éco-conception des produits, au travers le renforcement du concept de Responsabilité Élargie du Producteur, afin de circonscrire ces risques.

Indissociable de la sobriété

Pour espérer un véritable effet de l’économie circulaire sur la durabilité de nos modes de vie, il est donc nécessaire que ces usages accrus du recyclage et de la valorisation des déchets ne se fassent pas au détriment d’une remise en question de nos habitudes de consommation et de production.

L’économie circulaire est donc un beau et bon principe de base, mais le risque serait de le considérer comme une alternative à la sobriété de nos modes de vie. Ces préceptes d’économie circulaire sont indissociables d’une maîtrise de la consommation des biens générateurs de déchets.

Si le constat est peu mis en avant par les décideurs, il est en revanche souvent mis en avant par de nombreuses associations impliquées dans la transition écologique. Négawatt en fait par exemple un de ses trois axes de transition énergétique, avec l’efficacité et la substitution. C’est cette question de la sobriété qui est l’axe de transition principal menant à une empreinte écologique amoindrie et une remise en question de notre modèle actuel.

Auteurs de l'article

Philippe Delacote : Chargé de recherche en économie, Inra

Etienne Lorang : Doctorant en économie de l’environnement, chaire « Économie du climat » (Université Paris Dauphine), Inra, Université de Lorraine

Gilles Lafforgue : Professeur d’économie, Toulouse Business School

Voir l’article original

 

 


Modéré par : Aymeric Vericel

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