Ce que les jardins apportent aux humains

  • 2018-04-24 17:32:31
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  • Economiecirculaire.org
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Améliorer la qualité de vie des populations les plus pauvres grâce à une écologie de la pratique : les jardins et l'agriculture en ville.

  • Porteur principal : Damien Deville
  • Nature de l'initiative :
  • Mes recherches sont applicables à toutes les villes petites et moyennes qui souffrent aujourd'hui de la précarité.
  • Alès (France) et Porto (Portugal)
  • Date de début : septembre 2016
  • Date de fin : octobre 2019

Les villes petites et moyennes, prises dans l'étau de la forte concurrence des métropoles et d'un relatif enclavement géographique, se voient sujettes à d'importantes précarités sociales et économiques. Le taux de pauvreté et le taux de chômage augmentent, des espaces urbains sont laissés vacants et les classes aisées et moyennes partent vers des villes aux horizons meilleurs.

Pourtant loin de se laisser sombrer, les populations en situation de précarité s'approprient les espaces vacants de la ville pour y porter des projets agricoles. Mes travaux de recherche cherchent à comprendre le rôle tant alimentaire, social, spirituel et politiques de ces jardins de la précarité.

En étudiant dans les détails les relations qui lient les individus à leurs jardins, ainsi que les réseaux économiques et sociaux que vont construire petit à petit les jardiniers afin de vivre de leurs pratiques, mes recherches questionnent d'une part ce que l'écologie peut apporter aux populations les plus modestes et d'autres part analyse des réseaux innovants de solidarité et d'économie qui se structurent par une place renouvelée accordée à la nature et à l'agriculture dans les villes.

Au delà de la compréhension des liens, mes recherches proposent des actions et des outils concrets de développent tant pour les acteurs publics que privés pour renouveler la façon de penser la durabilité  des villes petites et moyennes. Des villes qui peuvent demain s'inventer par des espaces de collaboration nouveaux entre les humains et la nature.


Bénéfices quantitatifs

L'objectif de cette recherche est de comprendre la place que peut prendre les pratiques agricoles (et par extension les pratiques écologiques) dans des villes en crise ou en déclin. A travers une analyse des démarches citoyennes, il s'agit de comprendre comment les villes petites et moyennes peuvent renouveler leur politiques de développement à des fins d'égalité et de durabilité. Plus précisément, notre recherche analyse les stratégies mises en oeuvre par les citadins pour s'approprier des espaces vacants et y porter des projets agricoles. Nous avons d'ores et déjà obtenu des résultats très intéressants permettant d'innover dans les politiques de développement territorial :

- Tout d'abord, à travers de nombreux entretiens qualitatifs et quantitatifs, nous avons démontré que la pratique agricole pouvait participer à l'émancipation des populations en situation de précarité. Si ces dernières retournent à la terre majoritairement pour des raisons économiques, au fil de la pratique un apprentissage se met en place. Si bien que au fil du temps, cette motivation économique devient indissociable de toute une série de motivations sociales, écologiques et spirituelles qui participent au bien être des individus (partage avec les autres jardiniers, avoir un espace ouvert qui contraste avec la vie en HLM, avoir un espace et un travail "à nous" en contraste avec une vie antérieure passée à l'usine et jugée souvent aliénante). De ce postulat se dégage la volonté de construire des politiques écologiques (ou de l'action privée) à destination des populations  en situation de précarité et pour les quartiers pauvres des villes petites et moyennes. Ces quartiers peuvent se renouveler par des démarches écologiques en améliorant les conditions de vie de ceux qui y habitent.

- Nous avons ensuite montré que les jardiniers, par leur manque de moyens financiers, mettaient en place des stratégies innovantes pour rendre leurs jardins productifs. Parmi ces pratiques, la construction de réseaux formels et informels avec les agriculteurs de la région, les pépiniéristes, certaines associations et certains acteurs privés. Se dégagent de ces réseaux, des flux de matières organiques et des flux alimentaires innovants qui mettent en relation des acteurs qui œuvraient auparavant de manière séparée. Comprendre ces réseaux qui fonctionnent de manière locale permet d'inciter les pouvoirs publiques les  accompagner (voir de les légaliser) et permet aux entreprises de réfléchir à des innovations territoriales qui répondent aux besoins des jardiniers et plus généralement des acteurs agricoles. Cela  débouche sur des processus d'économie circulaire innovant et sur de la création d'emplois pertinents pour les populations qui en ont aujourd'hui fortement besoin.

- Dans la ville d'Ales en particulier, nous nous sommes rendu compte que les pratiques jardinières sortaient régulièrement de l'espace intrinsèque des jardins. En plus de s'approprier la ville, les jardiniers s'appoprient le territoire des Cévennes. Ainsi, ils vont de nouveau dans la forêt extraire des ressources qui pourront  servir aux jardins. Plus important encore, ils se mettent à pratiquer des activités de cueillettes, des cultures éphémères en forêt et proposent leurs services aux agriculteurs de la région.  Si la ville d'Ales connait aujourd'hui des processus de précarité, les campagnes cévenols sont également sujettes à une forte déprise agricole, renforçant l'isolement des villages, les difficultés des agriculteurs qui choisissent de rester et menaçant les anciennes structures paysannes pourtant chères aux paysages cévenols (terrasse de châtaigniers, prairie d'élevage etc). Mes recherches ont démontré que la pratique agricole en ville, par les habitudes des jardiniers et les réseaux qu'ils se construisent au quotidien, participent également aux renforcement de l'agriculture paysanne dans les campagnes. Ainsi nos recherches incitent également les acteurs publics et privés à penser une économie circulaire qui s'invente à l'échelle de la grande région urbaine par des solidarités nouvelles entre les villes et les campagnes.

Etapes de l'initiative

Notre recherche a démarré par la construction d'une forte assise théorique sur les thèmes de l'économie circulaire, des villes en crises ou en déclin, des pratiques agricoles et des relations entre ville et campagne. Nous avons ensuite construit une méthodologie de recherche innovante et interdisciplinaire en croisant des approches en géographie (par la compréhension de l'espace urbain et de l'espace régional à Alès et à Porto), des approches en anthropologie de la nature (pour comprendre de manière détaillée les relations que construisent les individus avec les jardins et par extension les individus avec le territoire) puis des approches en agro-écologie en analysant la durabilité des pratiques et des réseaux mis en place par les jardiniers. Cette approche croisée et fortement interdisciplinaire a donnée à notre recherche un fort degré d'innovation (encore peu pratiqué dans le milieu de la recherche).

Nous nous sommes ensuite rapprochés de nombreux acteurs de l'agriculture urbaine (sur Alès mais également à l'échelle nationale), des pouvoirs publics sur Alès et sur Porto et des instituts présents dans ces deux villes pour penser une recherche action qui puisse initier des actions territoriales nouvelles. Notre recherche fédère aujourd'hui de nombreux acteurs sur le territoire européen avec qui nous travaillons de concert sur les problématiques liées à l'économie circulaire, le renouvellement urbain, l'alimentation et la durabilité territoriale.

Parmi eux, nous pouvons citer de manière non exhaustive :

- Institutions : l'INRA SAD (UMR Innovation), l'Université Paul Valéry, l'Université de Porto

- Acteurs territoriaux à Alès : la mairie d'Alès, l'agence de développement Myriapolis, la fédération des jardins familiaux, l'association Avenir, ingénieur sans frontière (école des mines d'Ales).

- Acteurs territoriaux à Porto : Le Lipor (agence de traitement des déchets de la région de Porto développant également des jardins sur la commune à des fins de valorisation des déchets organiques).

- Acteurs nationaux : NatureParif, la fédération des jardins familiaux, la Sauge, l'association AYYA, et de nombreux autres acteurs avec qui nous échangeons régulièrement sur les problématiques d'agriculture urbaine.

La construction de ce réseau de partenaires à permis d'accélérer notre projet de recherche en accédant à des données supplémentaires mais également en orientant nos questionnements sur les attentes des personnes qui s'engagent au quotidien pour des villes qui s'inventent par l'économie circulaire.

Cela permet également aux réflexions que nous portons de sortir du monde de la recherche pour oeuvrer également à des processus d'action renouvelée dans les territoires. Plusieurs difficultés ont cependant été rencontrées lors de nos recherches : sur place, nombre des jardins sont cachés et invisibles de la rue. Pour cause, la production est tellement importante pour ces jardiniers en situation de précarité que ces derniers se protègent d'éventuelles violations. Il a donc fallu passer du temps sur le terrain, avoir l'oreille fine pour trouver des jardins cachés, informels, creuser les réseaux de ces jardiniers, se lever à 5h du matin pour les accompagner en forêt à la recherche des meilleurs champignons etc.

Cette démarche de recensement a mis du temps mais nous a permis de découvrir des formes d'appropriation de la ville très innovantes et encore jamais observées sur le territoire français. Il a fallut également porter une attention à ce que Bourdieu appelait "la violence symbolique". C'est à dire la distance qui peut se créer par des différences de langage, d'être et de penser entre le chercheur et ceux qui l'enquête. Le meilleur moyen que j'ai trouvé pour franchir cette barrière symbolique est celui de jardinier avec eux, les mains dans la terre des après-midis entière.

Enfin il a fallut gagner la confiance des jardiniers en prouvant que j'étais là pour eux, pour les comprendre et éventuellement pour les aider (et non pour contrôler au non "des impôts" ou de la "mairie" pour reprendre les expressions des jardiniers).  Le financement de la recherche étant aujourd'hui ce qu'il est, nous avons été limités financièrement tout au long de cette recherche. Il a fallut donc mettre en place un système D pour séjourner sur nos terrains d'étude à moindre coût. De nombreuses démarches de vulgarisation, à travers des écrits, des vidéos et des conférences ont été initié pour sensibiliser le grand public, sur la base de mes recherches, à l'importance du renouvellement urbain, de l'économie circulaire et de nouvelles coexistences entre les humains et la nature.

Domaines d’activités

  • Agriculture
  • Alimentation
  • Recyclage

Si les jardins de la précarité ont essentiellement une fonction agricole et alimentaire, ils offrent de nombreux services environnementaux aux jardiniers comme aux non jardiniers (paysage renouvelé en ville, biodiversité sauvage et cultivée, création de corridors biologiques, lutte contre l'îlot de chaleur urbain etc). De manière générale ils permettent de questionner les relations qui unissent les humains et la nature à des fins de durabilité.  Les jardins urbains entrent dans des cycles de matière organiques à l'échelle de la région : les jardiniers récupèrent la matière organique des fermes des cévennes pour fertiliser leurs parcelles, ils récupèrent des déchets urbains pour construire leurs cabanes et aménager leurs jardins, ils récupèrent l'eau de la pluie et utilisent la matière organique des forêts cévenols dans leurs jardins (aiguilles de pins comme couvert du sol, grosses branches pour penser l'auto-fertilisation des bacs, boutures de fruits rouges sauvages etc), enfin ils travaillent avec de nombreux acteurs pour valoriser leurs plantes et leurs légumes.

Ressources

  • Eau
  • Biodiversité
  • Biodéchet
  • Bois
  • Sobriété
  • Emploi
  • Compost

Par leurs pratiques les jardiniers nous renseignent sur ce que l'écologie peut apporter aux populations en situation de précarité mais également sur les liens qui peuvent unir nature et culture à des fins de sobriété et de solidarité.

Pilier(s) de l’économie circulaire

  • Recyclage
  • Approvisionnement durable

Partenaires

  • Université Paul Valéry
  • L'université Paul Valéry, dans son département de science humaine et sociale, cherche à questionner le progrès et la durabilité des territoires. Mes recherches sont appuyées financièrement par l'université grâce à une bourse doctorale.


  • UMR Innovation - INRA SAD
  • Accueilli au sein de l'UMR Innovation de l'INRA SAD (sciences pour l'action et pour le développement), l'INRA m'accompagne dans mes recherches et dans mes questionnements théoriques. l'UMR innovation accompagne également de nombreux acteurs des régions méditerranéenne à travers des projets agricoles et environnementaux innovants. Mes recherches me permettent aujourd'hui de travailler avec des acteurs sur Alès et sur Porto à l'accompagne de politiques publiques innovantes pour la durabilité des territoires.


  • Lipor
  • Structure privée de gestion des déchets dans l'agglomération de Porto au Portugal. Le Lipor a mis en place de nombreux jardins dans l'objectif de valoriser les déchets organiques. Je travaille avec eux pour améliorer leurs processus et pour penser des jardins davantage ancrés dans des dynamiques d'économie circulaire.


  • Agence Myriapolis - Alès
  • Agence collaborative de développement de l'agglomération d'Ales. Nous essayons de penser ensemble comment mes recherches peuvent être matérialisés dans des projets de développement qui participe à l'attractivité et à la durabilité du territoire. Plus particulièrement nous travaillons sur l'accompagnement des structures et des filières agricoles (des jardins de la précarité à des filières bois qui s'inventent sur l'international). Nous essayons de penser des processus qui permettent de relocaliser la production alimentaire, d'utiliser les ressources des paysages cévenols comme avantage pour la production agricole et de créer des emplois durables pour les populations qui sont aujourd'hui en difficulté sociale et économique.

Moyens techniques

Réunion de groupe, relocalisation des filière alimentaires, prise en compte des jardins urbains dans le métabolisme urbain, penser des liens entre villes et campagnes.

Dispositifs, outils ou méthodologies

Par mon statut actuel de jeune chercheur, j'accompagne les acteurs par des réflexions, par des réunions de groupe dans la réalisation de projets territoriaux. J'ai mis en place également de nombreuses démarches de vulgarisation scientifique (à travers des articles, des vidéos, des conférences et des séminaires) afin de sensibiliser le grand public à l'importance de liens renouveler entre les humains et la nature dans les villes.

Moyens humains

Déploiement d'une recherche sur le terrain avec les différents acteurs cités précédemment. Au sein de l'UMR Innovation, je suis intégré dans l'équipe "Agri-cités" qui pensent des relations durables entre villes et campagnes. Dans cette équipe chacun se nourrit des recherches et des réflexions des autres pour maximiser la performance des démarches que nous portons sur le terrain.

Financeurs

  • Ecole Doctorale 60 - Université Paul Valéry
  • Versement d'un salaire sur trois ans via un contrat doctoral.


  • INRA SAD
  • Financement de colloque scientifiques, de séminaires et de certains séjours sur le terrain.

Coûts de l'initiative

60000

Financement

Ce coût comprend mon salaire versé sur trois ans et les missions scientifiques que j'ai pu faire sur le terrain. Mes recherches ont majoritairement été financées par l'école doctorale 60 par mon contrat doctoral. De nombreux séjours sur le terrain n'ont pu être financés par des bourses supplémentaires, il m'a donc fallu payer moi même certains déplacements, certaines réunions et démarches avec les acteurs locaux.

Témoignages

À travers des recherches engagées à la croisée de lagéographie sociale et de l’anthropologie de la nature, je cherche àanalyser comment on peut rassembler, dans nos sociétés urbaines, les humains etla nature dans espaces de développement commun. En effet l’Occident est entré depuisplusieurs décennies dans l’ère des sociétés urbaines, opérant ainsi un divorcede plus en plus prononcé entre les espaces de développement et les espaces denature. En France plus de 80% de la population vit dans les villes ou dans lesterritoires limitrophes des villes. Si cette accroissement de l’urbain marqueles espaces et les paysages, il serait dangereux d’en oublier les profondschangements sociaux qui sont à l’œuvre : en ville comme en campagne, nosesprits s’urbanisent également standardisant ainsi les façons d’être et depenser, les façons d’habiter et de coexister.

 

Ces évolutions sociales créent des précarités écologiqueset sociales. D’un côté l’urbanisation croissante fait perdre diversitépaysagère et biodiversité. De l’autre les inégalités territoriales se creusent.Alors que les métropoles ont aujourd’hui une bonne croissance, les villespetites et moyennes - pris dans l’étau d’une concurrence exacerbée àl’internationale et d’un relatif enclavement géographique - se voient sujettesà d’importants processus de pauvreté.  Néanmoins loin de se laisser sombrer, descitadins en situation de précarité s’adaptent à la crise et portent des projetspour améliorer leurs conditions de vie. Parmi ces projets, des jardins poussentpartout dans les espaces vacants.

 

Depuisdeux ans, je sillonne l’Europe à la recherche de ces citadinspauvres qui  œuvrent par la pratique agricole àaméliorer leurs conditions de vie. En écoutant ces personnes au parcours de viedifficile, je me suis rendu compte quel point la nature estindispensable à l’émancipation de tous à des processus économiques renouvelés. Si ces jardiniers retournent à la terremajoritairement  pour des raisonséconomiques, un apprentissage se structure au contact de la nature, et au fildu temps cette motivation économique devient indissociable de toute une séried’autres motivations d’ordre sociales, d’ordre paysagères ou encore d’ordreécologiques. C’est cette multifonctionnalité du jardinage - y compris pour lespopulations les plus pauvres – qui permet de penser des liens nouveaux entreles humains et la nature dans les sociétés urbaines d’aujourd’hui et de demain.

 

En parallèle de ses recherches, je m’engage auquotidien auprès de l’association AYYA en accompagnant de nombreux acteurs dela société civile à construire à de nouvelles façons d’habiter qui créent desliens quotidiens entre des humains et non humains, entre la culture et lanature. Dans les villes petites et moyennes, l’enjeu est aujourd’hui de fairecomprendre aux élus et aux acteurs territoriaux qu’une trajectoire différente quecelle suivie par les métropoles est possible : en mettant au cœur dudéveloppement des dynamiques qui créent du lien entre les humains et la nature,des voies de sagesse s’ouvrent pour lutter contre la pauvreté d’une part, pour créer des cycles économiques durables etpour permettre une vie urbaine loin de toute précarité sociale et écologiqued’autre part.


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Modérateur

  • Adrian Deboutière

    Chargé de mission Animation territoriale et Economie circulaire

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  • Auteur de la page

  • Damien Deville

    Doctorant en géographie INRA - Enseignant à l'université Paul Valéry

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